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Bourses : Mini-krach dans le Golfe

La Bourse était devenue un jeu qu’on est sûr de gagner. C’est du moins ce que pensaient les petits porteurs arabes jusqu’au mini-krach survenu à la mi-mars.

Dur retour sur terre pour les épargnants arabes.

Ils ont brutalement appris à leurs dépens que la Bourse, ce n’est pas le jackpot tous les jours. L’ascension phénoménale des marchés du Golfe ces derniers mois semblait ne jamais devoir s’arrêter. En 2005, leur capitalisation cumulée a augmenté de 650 milliards de dollars ! De quoi tourner la tête. En septembre dernier, des apprentis investisseurs ont pris d’assaut une banque des Émirats, fracassant la porte et le mobilier, molestant le gardien, pour être sûrs de pouvoir participer à l’introduction en Bourse de Dana Gas, une société d’Abou Dhabi. La presse rapporte que plus de 30 000 Saoudiens se sont rendus exprès aux Émirats pour obtenir leur part du gâteau.

Début 2006, malgré les avertissements des analystes et le début de correction enregistré sur d’autres marchés du Golfe, la Bourse saoudienne, qui représente la moitié de la capitalisation régionale, a continué son ascension vers les sommets. Le 25 février, l’indice Tadawul clôturait à un record de 20,634 points. Quelques jours plus tard, c’est le mini-krach. La Bourse saoudienne retombe à moins du quart de son plus haut historique. Les 77 titres cotés sont tous dans le rouge. Deux cent soixante milliards de dollars partent en fumée. Un choc pour des centaines de milliers de petits porteurs. La presse locale signale des crises cardiaques et des mouvements de panique. Il faut dire qu’en Arabie saoudite, la Bourse est devenue une sorte de jeu auquel s’adonne près du tiers de la population. L’effet de contagion sur les autres places de la région est immédiat. La Bourse égyptienne chute de 22 % par rapport à son pic du 1er février. Celle de Dubaï affiche la plus forte baisse, avec un recul de 51 %, par rapport à son plus haut . Qatar perd 28 %, Abou Dhabi 35 %, Bahreïn 10 % et le Koweït 16 %.

Le choc est terrible. Des centaines d’investisseurs manifestent devant la Bourse du Koweït. En Arabie, des hommes politiques demandent des comptes au ministre des Finances.

À l’origine de ce krach, une réaction spéculative en chaîne déclenchée par les prises de bénéfices de gros investisseurs qui détenaient des actions sur la place de Ryad. Les opérateurs et les petits porteurs, notamment saoudiens, qui investissent massivement sur toutes les places financières du Moyen-Orient, ont alors dû se débarrasser d’une partie de leurs titres pour se procurer des liquidités et couvrir leurs pertes sur le marché saoudien, entraînant les autres places dans la chute. Parmi les autres raisons expliquant la baisse spectaculaire des indices, certains analystes parlent de l’engouement des investisseurs pour les nouvelles introductions en Bourse. Les petits porteurs, qui représenteraient 60 % des investisseurs de la Bourse de Ryad, par exemple, vendent les titres qu’ils détiennent en portefeuille pour acheter les actions des nouvelles stars de la cote. Le phénomène est d’autant plus significatif que les introductions en Bourse ont atteint un nombre record ces derniers mois. Au total, six milliards de dollars ont été levés en Bourse en 2005, le double de 2004, et au moins une centaine d’entreprises régionales prévoient d’ouvrir leur capital en 2006, soit le double de l’année dernière, selon Zawiya, un site d’informations financières basé à Dubaï.

Mais le krach aurait pu survenir à tout moment tant les analystes prédisaient un éclatement inéluctable de la bulle spéculative sur les marchés boursiers arabes. Ces derniers ont connu une croissance ininterrompue sans commune mesure avec la hausse des résultats des sociétés cotées. Entre 2000 et 2005, leur capitalisation est passée de 119 à 1 146 milliards de dollars, avant de retomber, mi-mars, sous les 1 000 milliards de dollars.

Plusieurs facteurs ont contribué à la formation de cette bulle. D’abord les attentats du 11 septembre 2001, la détérioration des marchés financiers internationaux et la baisse des taux d’intérêt américains ont poussé les investisseurs arabes à réduire leur exposition sur les places occidentales et à commencer à s’intéresser aux Bourses régionales, jusqu’ici délaissées. L’effet de balancier a été amplifié par l’importance des liquidités disponibles du fait de la flambée des cours du brut. L’Arabie saoudite a ainsi affiché un excédent budgétaire de 54 milliards de dollars en 2005, en hausse de 106 % par rapport à l’année précédente. La masse monétaire du royaume a, quant à elle, augmenté de 11 %. La hausse est nettement plus élevée au Qatar et aux Émirats arabes unis où elle a atteint respectivement 38 et 29 % en 2005.

Résultat, le PER (ratio qui compare le cours d’un titre aux bénéfices de la société cotée et permet de valoriser une action en fonction des résultats attendus) des places régionales a atteint des niveaux ahurissants. Fin décembre dernier, il était de 37,26 en Arabie saoudite, selon Shuaa Capital, tandis que la moyenne régionale tournait aux alentours de 26. En mars, le dégonflement de la bulle a ramené ce PER moyen à 21, mais il reste largement au-dessus de la moyenne indienne, qui se situe à 18,5, du PER chinois, qui est à 14, ou, du côté des pays industrialisés, au PER de l’indice Standard & Poor’s qui est de 15,5, contre 13,6 pour le CAC40 ou 13,3 pour le Footsie.

La chute, qui a commencé au début de l’année sur les places arabes et s’est accélérée après le mini-krach saoudien, est donc perçue comme une bonne chose par les analystes. Certains estiment que les Bourses sont entrées dans un cycle de correction à long terme qui pourrait durer deux ans avant que les cours ne remontent à nouveau. Le mot correction signifie d’ailleurs que les marchés allaient dans le mauvais sens. Ce qui explique les critiques de ces mêmes analystes à l’égard des autorités publiques appelées à la rescousse par les petits porteurs.

L’intervention de plusieurs gouvernements a permis d’enrayer la chute des cours, notamment en Arabie saoudite où une partie des pertes a été compensée. Parmi les mesures d’urgence, le royaume a notamment autorisé les étrangers résidant sur son sol à investir directement à la Bourse de Ryad. Les six millions de personnes concernées, sur une population totale de 23 millions, ne pouvaient jusque-là placer leur argent en Bourse qu’à travers des fonds d’investissement. Leurs transferts annuels à l’étranger sont estimés à 12 milliards de dollars. Mais le gouvernement a surtout acheté directement des titres pour soutenir les cours, en passant par des fonds ou des holdings qu’il contrôle. « Il s’agit d’une grave erreur », a commenté un économiste cité par l’AFP, selon qui ces interventions ne font que « retarder le réajustement et la maturité des marchés ».
Les spécialistes sont d’autant plus enclins à souhaiter une poursuite de la correction que, selon eux, l’éclatement de la bulle a peu de chance de se répercuter sur le reste de l’économie. « Ce sont les individus qui sont touchés », a déclaré Mohammad Omran, membre du département Moyen-Orient et Asie centrale du FMI. « La croissance ne sera pas affectée, compte tenu des prix du pétrole et des politiques de réformes appliquées dans les pays du Golfe », a-t-il assuré.

COMPLÉMENTS
Al-Walid ben Talal, sauveur ou opportuniste ?


Pour enrayer la spirale baissière sur la Bourse saoudienne qu’il a attribuée à la spéculation, le prince saoudien al-Walid ben Talal a frappé un grand coup : son holding a annoncé son intention d’investir entre cinq et dix milliards de rials sur le marché de Ryad, soit 1,3 à 2,7 milliards de dollars.
Classé huitième fortune du monde par le magazine américain spécialisé Forbes, le prince a expliqué qu’il agissait non seulement par patriotisme mais aussi pour saisir des opportunités à l’achat dans plusieurs secteurs, comme le ciment, les télécommunications ou la banque.
Selon le journal al-Iktissadiya, le milliardaire aurait, par ailleurs, décidé d’ouvrir 30 % du capital de Kingdom Holding avant la fin de l’année. Si elle se confirme, cette introduction en Bourse sera l’une des plus importantes de l’histoire du Golfe.


Beyrouth,24Avril2006
Sybille Rizk
Le Commerce du Levant


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